Le design systémique par Sylvie Daumal

Le design systémique par Sylvie Daumal

Le design systémique par Sylvie Daumal 961 511 Wedo studios

Le 6e rapport d’évaluation du GIEC publié en mars 2023, constitue le socle scientifique du tout 1er bilan mondial de l’Accord de Paris. Rendez-vous à Dubaï en fin d’année lors de la COP28 pour suivre les mesures qui seront prises par les États.

Le constat n’a pas changé et il est sans appel : en proie aux émissions de gaz à effet de serre générés par les activités humaines, la planète continue à chauffer, trop vite (+ 1,1° par rapport à l’ère préindustrielle). La limite fatidique de +1,5° fixée par les experts sera atteinte dès 2030, si rien n’est fait pour “ramener les émissions mondiales nettes de CO2 à zéro”. 

Déprimant, lorsque l’on sait que dès 1972, le rapport Meadows des chercheurs du MIT évoquait les “limites de la croissance”, présageant de la problématique du dépassement des limites planétaires.

“Les risques climatiques et non climatiques vont s’aggraver et se multiplier, ce qui rendra leur gestion plus complexe et difficile”
— 6e rapport du GIEC.

3 mots-clé sont à retenir de cette nouvelle alarme sur l’urgence climatique : “activités humaines”, “complexe” et “difficile”.

L’ouvrage de Sylvie Daumal 58 outils de design systémique – Pour une conception centrée sur la planète, se propose justement d’approcher la complexité des systèmes (le climat en est un), pour des activités humaines à impact positif.

Les impacts du changement climatique aujourd’hui – Ministère de la transition écologique – Mars 2023.

Le 6e rapport d’évaluation du GIEC atteste d’une augmentation des risques : vagues de chaleur, précipitations extrêmes, sécheresses, fonte de la cryosphère, changement du comportement de nombreuses espèces.

Le design, un acteur d’aujourd’hui et demain 

Ces 10 dernières années, le design a gagné en légitimité dans les organisations, nous l’évoquions dans notre sujet sur le DesignOps : il devient pour les décideurs un levier stratégique et organisationnel.

Le postulat de Daumal, est que le design se trouve en amont de bien des activités humaines. De fait, son rôle est primordial pour concevoir des solutions qui ne seront pas les problèmes de demain. Le design systémique offre des perspectives concrètes, grâce à un éventail d’outils et de méthodologies pour une conception centrée sur la planète, au-delà même de l’utilisateur.

La démarche permet d’appréhender la globalité de l’écosystème dans lequel prend forme un projet, ainsi que tous ses acteurs et parties prenantes humains et non humains (qu’il s’agisse du lancement d’un produit, d’un service, d’une politique publique, de la transformation de la chaîne de production/ d’approvisionnement, du cycle de vie d’un produit, etc.).

Une approche qui devrait soutenir les organisations sommées d’agir, à coup d’arsenal législatif contraignant, comme les lois Énergie et Climat en France, et Climat et Résilience.

Le design peut-il contribuer à sauver la planète ? C’est la conviction de Sylvie Daumal, elle nous explique comment !

Le design systémique, un design à impact

Nous avons demandé à Sylvie Daumal, de nous éclairer par une définition accessible du design systémique. 

Selon l’experte, le design systémique relèverait de la combinaison suivante : 

L’approche en double diamant du design thinking (processus en amont de la conception, qui part de la recherche utilisateur pour aboutir à l’identification de solutions), associée à la pensée en système. Cette dernière a été développée essentiellement par des scientifiques, informaticiens, ou experts des sciences du management.

Le processus en double diamant du design thinking – Wedo studios.

“Il s’agit de designer en tenant compte de la complexité du sujet et de toutes les conséquences, intentionnelles ou non, qu’il s’agisse d’un produit, d’un service, d’un processus ou d’une politique publique. L’objectif est de s’assurer que les bénéfices sont plus importants que les désagréments.”
— Sylvie Daumal.

Une approche de la complexité qui permet à des designers confrontés à des problématiques de plus en plus intriquées,Re et de fait plus complexes, de prendre en compte la globalité de leur écosystème de conception. Du commanditaire à l’utilisateur, en passant par l’environnement, les différentes parties prenantes impliquées, les antipersonas… mais aussi le cycle de vie du produit et surtout les conséquences d’usages futures.

Tout l’enjeu du design systémique est donc d’avoir une appréhension suffisamment complète avant même la conception, pour un design à impact positif dans la durée. Cela implique également un rôle d’accompagnement à l’évolution des comportements, afin d’éviter que” les solutions d’aujourd’hui, ne soient les problèmes de demain”.

Retrouver ici 4 cas pratiques de design systémique.

Historique du design systémique en 7 dates

XXe siècle : Émergence de la pensée systémique. Elle est issue de divers courants de pensée, le structuralisme linguistique de Ferdinand de Saussure, l’école de Palo Alto en psychologie portée par Paul Watzlawick et la cybernétique avec Norbert Wiener, entre autres.

1950’s : Les travaux de recherche dans le domaine du climat font émerger la nécessité d’une approche pluridisciplinaire et par extension, systémique.

1968 : Parution de l’ouvrage Théorie générale des systèmes de Ludwig von Bertalanffy, qui contribue à théoriser l’approche systémique. L’auteur cherche à dégager les principes d’une vision de l’univers en tant que système. Il s’agit de modéliser la réalité en tenant compte de sa complexité, dépassant ainsi une vision cartésienne et réductrice.

1969 : Fondation du Club de Rome. À l’initiative d’Aurelio Peccei, industriel italien, préoccupé par les inégalités croissantes du monde d’après-guerre. Il s’associe à Hasan Ösbekhan, nommé directeur. C’est le premier groupe de réflexion dédié aux problèmes de société complexes.

1970 : Le premier rapport du Club de Rome : The Predicament of Mankind. Produit par Hasan Ösbekhan, Alexander Christakis et Éric Jantsch, le document liste 49 problèmes critiques globaux qui participent à la complexité du monde. La réponse selon les auteurs : la mise en place systématique du dialogue et l’intelligence collective.

1972 : A cette approche, le Club de Rome préfère l’approche dynamique des systèmes de Jay Forrester du MIT. Elle a inspiré l’ouvrage Les limites à la croissance de Donella Meadows, Dennis Meadows et Jørgen Randers.

Aujourd’hui : Le travail de ces pionniers continuent d’influencer de nombreuses disciplines. Les principes systémiques sont appliqués aux mondes de l’entreprise et du management. En France, Edgar Morin et Jean-Louis Le Moigne ont contribué à véhiculer l’approche de la complexité par la pensée systémique.

Des outils à s’approprier pour voir au-delà de l’utilisateur

La mission semble titanesque, voire insurmontable, en un mot, complexe ? 

Pas de quoi freiner les designers qui se sont emparés du sujet, en s’appropriant la pensée systémique existante des pères fondateurs pour en fabriquer des outils. 

L’ouvrage de Sylvie Daumal s’emploie avec pragmatisme à proposer 58 outils pour ce faire, classés par typologie de projets et secteurs concernés (comprenant des liens vers des gabarits d’outils téléchargeables).

L’auteure, au prisme de l’urgence climatique, souligne que la démarche relève d’une évolution logique : les débuts de l’UX étaient fondées sur l’usage et l’utilisateur. Un basculement s’est fait, évoluant de la recherche esthétique à une démarche centrée sur l’humain (à travers l’ergonomie et les sciences humaines). Aujourd’hui, les enjeux imposent un décentrement du regard, au-delà de l’utilisateur, en tenant compte de la justice sociale et de l’environnement. 

Deux sujets qui vont se trouver de plus en plus liés, au prisme de la guerre de l’eau, des populations rendues vulnérables par les changements climatiques, et des inégalités d’accès aux ressources naturelles indispensables.

10 étapes pour faire du design systémique selon Sylvie Daumal

Pour initier un projet de design systémique, Sylvie Daumal recommande de commencer par définir les limites du système concerné. Comment ? En balisant par exemple en fonction de l’envergure du projet : temps, budget allouable, acteurs mobilisables (dont les experts qui accompagnent le designer systémique). 

L’auteure identifie ensuite 10 étapes essentielles de design systémique où interviennent différents outils à retrouver en détail ici.

1. La théorie de l’acteur réseau

Considérer tous les acteurs : les personnes, tout comme les éléments qui interviennent dans le système concerné. Il s’agit de cartographier les acteurs humains et non humains, en explorant les relations et connexions qui les lient, mais aussi leur relation avec les sujet, projet, politique donnés, ou le résultat escompté.

“ Tout acteur est un réseau et inversement”Bruno Latour

2. Engager le collectif

Associer les personnes concernées en utilisant le design dialogique structuré, par la mise en place de World Cafés par exemple : écouter pour apprendre le point de vue des autres, peut favoriser la justice sociale.

 “Il est contraire à l’éthique d’essayer de modifier un système sociotechnique sans la permission explicite et le participation des personnes concernées”Hasan Özbekhan

3. Identifier les interrelations

Mesurer tous les impacts avec la “Roue du Futur” de Jerome C. Glenn. Partir d’un événement, d’un service, d’un produit, d’une tendance pour évaluer toutes conséquences d’une conception, au 1er, 2e et 3e niveau, pour s’en prémunir et éviter que les solutions d’aujourd’hui ne soient les problèmes de demain.

 “La roue du futur est une façon d’organiser la réflexion et le questionnement sur l’avenir, une sorte de brainstorming structuré.”Jérôme C. Glenn

4. Penser en dynamique 

Accepter le mouvement : par nature, l’état de toute chose est évolutif. Il faut alors s’appuyer sur les boucles de causalité pour identifier les boucles de rétroaction positive (amplificatrices) ou négative (régulatrices).

 “Les problèmes d’aujourd’hui viennent des solutions d’hier”Peter Senge

5. Dépasser les évidences

A l’aide du modèle de l’analyse des couches causales (modèle en iceberg) de Sohail Inayatullah : partir des phénomènes observables pour identifier les causes, puis les éléments structurels et enfin, la métaphore (croyances).

 “L’utilisation de l’analyse des couches causales, nous permet de voir comment […] les principales tendances et problèmes auxquels le monde est confronté) est, en soi, la partie émergée de l’iceberg, l’expression d’une vision du monde particulière”Sohail Inayatullah 

6. Embrasser les paradoxes

Conforter et confronter une vision et son contraire : selon Edgar Morin, les systèmes complexes sont des systèmes dialogiques, une chose et son contraire à tout à la fois. C’est le fonctionnement du vivant : les cellules doivent mourir pour être remplacées par de nouvelles, il n’y a pas de vie si il n’y a pas de mort.

 “Le paradoxe est présent dans la complexité, c’est ce qui est difficile à faire entrer dans nos esprits”Edgar Morin

7. Zoomer

Regarder quel est le détail des problèmes auxquels on est confronté : dans son écosystème et environnement. En 1968, Hasan Özbekhan a listé 49 problèmes qui restent d’actualité aujourd’hui.

 “Un grand désordre règne sous les cieux”Aurelio Peccei

8. Dézoomer

A l’aide de l’arbre d’influence : comparer les problèmes et sélectionner ceux qui sont les plus saillants. Cette comparaison doit permettre de déterminer lequel des problèmes relève de la source ou d’ une conséquence.

9. Concilier les points de vue

A l’aide de l’outil prospectif 3 horizons de Bill Sharpe : identifier les visions du futur qui sont concomitantes à un instant T ? (visions : conservatrices, mesurées et pionnières qui se rencontrent). Il s’agit, une fois ces visions identifiées, de les aligner pour concilier des points de vue différents.

 “Trois Horizons […] peut être utilisée pour appréhender un avenir incertain de manière créative tout en tenant compte des caractéristiques sociétales notables du présent.” Bill Sharpe

10. Accepter l’incertitude

Il est difficile de prédire avec certitude les comportements des systèmes complexes. C’est pour cela que s’appuyer sur des scénarios prospectifs, à l’image de la météorologie, ou des rapports du GIEC, permettent d’imaginer des contextes et des situations différentes, des scénarios d’états du futur.

Le rôle du designer systémique en 5 points

Très concrètement, en quoi consiste le travail du designer systémique ?

  • Son livrable : une feuille de route stratégique, qui inclut des recommandations concrètes (campagnes, réglementations, projets, produits, services…), mais qui porte  également sur la communication qui les accompagne.
  • Ses expertises : comprendre un système complexe, cartographier les boucles de causalité, identifier les interrelations.
  • Ses incontournables : savoir faire de la recherche documentaire en amont sur l’appréhension du problème, cartographier les actants et les parties prenantes pour les faire dialoguer.
  • Son rôle récurrent : l’organisation et la facilitation d’ateliers, étape qui permet de faire collaborer les acteurs du système à partir de la recherche initiale pour élaborer des solutions. Mais aussi tout le travail post atelier : affiner, compléter  et formaliser le livrable destiné aux décideurs ou commanditaires.
  • Sa mission en 5 étapes : recherche, analyse, facilitation, compréhension, stratégie.

Le designer systémique a ainsi un rôle indéniablement stratégique. Mais il s’agit également de pédagogie et d’accompagnement, permettant au commanditaire du projet de mieux comprendre son propre écosystème, et parfois, de déconstruire certains biais ou croyances autour des usages de son produit ou service.

5 raisons d’adopter le design systémique en tant qu’organisation 

La démarche semble utopique ? Ignorer une démarche systémique lors du lancement d’un projet, d’un produit, d’un service ou d’une politique publique, a pourtant des conséquences très concrètes.

  • Anticiper l’arsenal législatif. La réalité de l’urgence climatique s’accompagne de réglementations contraignantes, parfois instaurées brutalement, imposant aux organisations des changements drastiques sur un laps de temps court. La loi Climat et résilience par exemple, a pour but d’accélérer la transition écologique, dans différents domaines du quotidien, du logement, à la mobilité en passant par l’alimentation et la publicité. L’occasion d’avoir un coup d’avance sur la concurrence ?
  • Renforcer les cahiers des charges des services des achats, pour être aux normes. Une grande partie du bilan carbone des entreprises provient de leurs achats.
  • Anticiper sur le temps de mise en conformité, qui peut s’avérer être une mauvaise surprise au moment de la soumission à des appels d’offres par exemple, pour s’aligner avec les exigences RSE requises.
  • Préserver, voire booster son attractivité et sa marque employeur. La guerre des talents fait rage et les nouvelles générations sont sensibilisées aux questions sociales. Retenir ses recrues relève de la gageure face à la volatilité des talents. Un enjeu à garder à l’esprit face à des candidats beaucoup plus exigeants sur les valeurs portées par leur organisation.
  • Faire des économies grâce à la sobriété : dépenser moins d’argent, et mieux, permet d’en gagner plus à long terme, grâce à une sobriété réfléchie.

S’approprier son système pour mieux le servir

Les entreprises ont besoin d’outils pour traiter les sujets complexes d’aujourd’hui et de demain. Un enjeu auquel le design et les designers peuvent répondre. 

La sanction des parties prenantes (utilisateurs ou non), peut être implacable face aux enjeux, sociaux, sociétaux et écologiques qui empiètent de plus en plus sur des habitudes de surconsommation (c.f le cas des trottinettes à Paris).

Certes, la démarche nécessite un temps supplémentaire en début d’un projet. Un temps à consacrer à la recherche (documentaire, terrain, interviews) en amont de la conception, pour mieux comprendre les impacts d’un projet. Ce temps, s’il est sanctuarisé, permet de produire par la suite un plan d’action, une feuille de route des interventions qui vont être faites au sein du système. 

Sommes-nous prêts à faire des solutions d’aujourd’hui les remèdes de demain ? à systématiser le design systémique ? c’est en tous cas ce à quoi s’appliquent les designers systémiques.

 “C’est une bonne période pour pratiquer le design systémique, avec tous ces désastres, toutes ces crises, les gens se réveillent et se disent qu’il serait temps de changer le système. Mais ils ne savent comment et se disent que c’est impossible à l’échelle individuelle ou même d’une organisation, pourtant ils essaient, et c’est notamment le cas des gouvernements.” 

Janvier 2023 — Kristel Van Ael & Peter Jones

Merci à Daumal, designer, conférencière et pionnière du design d’expérience dans les années 2000, de nous avoir initiés à ce sujet avec passion.