L’UX des talks-shows

L’UX des talks-shows

L’UX des talks-shows 961 511 Wedo studios

Nous nous intéressons ce mois-ci à l’UX des talks-shows en tant que levier de captation et de fidélisation des utilisateurs que sont le ou la téléspectateur.rice.

Ce format de programme importé des US fait son apparition en France en 1955, puis se trouve popularisé par Thierry Ardisson et Christophe Dechavanne entre les années 90 et le début des années 2000. Depuis, le genre continue son évolution.

Informer son audience en lui proposant une expérience ludique ? Cela s’appelle de l’infotainment, de l’infodivertissement en français, et les talk shows en font partieNous vous en avons parlé, le spectaculaire s’invite dans notre quotidien : du musée à la politique, mais aussi à la TV, à travers les émissions d’actualités qui se situent entre information et divertissement. 

Ces émissions rivalisent d’audiences comptant plusieurs millions de téléspectateur·rice·s, un succès qui met en lumière des animateur.ices.s devenus tout puissant.e.s ?

Revue de l’UX des plateaux TV : silence, ça tourne !

Le règne de l’infotainment

L’universitaire Umberto Eco a analysé ce phénomène né dans les années 1980 (in La Guerre du faux), en évoquant le passage d’une télévision didactique à une “néo-télévision” qui recherche le spectaculaire et le participatif à tout prix. Les premières concernées sont alors les émissions politiques :

  • En France, en 1981, L’heure de vérité sur Antenne 2 fait apparaître un invité encerclé de journalistes comme dans une arène, et les téléspectateurs sont invités à participer en envoyant des questions par fax qui sont ensuite posées à l’invité.
  • La même année, sur TF1, l’émission 7/7 présentée par Anne Sinclair, met en scène un dialogue entre la journaliste et l’invité politique, dans un cadre sombre et presque intimiste.

Un mélange des genres, une rencontre des univers qui séduit les téléspectateurs

La démarche fait sens selon Michèle Gellereau, professeur émérite en Sciences de l’information et de la communication à l’Université de Lille 3. Selon elle, l’art de réaliser une émission TV consisterait à créer une forme de langage audiovisuel qui permette la rencontre de deux mondes, celui des personnes filmées et celui du public, et qui permettent aux partenaires de construire ensemble cette mise en forme de représentations communes”.

Talk-show, la chasse à l’audience

Ce format hybride, où les stars de la chanson succèdent aux personnalités politiques, tandis que les sujets traitent indifféremment de l’actualité culturelle, sociale, sociétale ou géopolitique, n’a rien de nouveau, mais continue de faire de l’audience, car accessible. Les chaînes s’en servent comme levier stratégique à travers des rendez-vous spectaculaires et différenciants, qui s’appuient sur l’actualité et des invités d’intérêt.

L’animateur principal contribue à porter l’émission, ce “maître de cérémonie” est un protagoniste central dont le statut médiatique et le rôle communicationnel (information, gestion de la parole et des échanges, interviews), mais aussi la personnalité nourrissent une identité de programme forte.

Quelques exemples récents de french talk-shows

L’émission Quotidien de Yann Barthès diffusée sur TMC depuis 2016 a gagné en légitimité au fil des saisons, dernièrement les personnalités politiques vont y booster leur capital sympathie : Elisabeth Borne, Pap N’diaye, ministre de l’éducation, ou Marine Tondelier, nouvelle cheffe du parti écologiste.  

Les différents programmes présentés par Cyril Hanouna sur C8 font également partie du registre, dont Face à Baba relancé en 2022. 

TF1 à remis au goût du jour le late show avec Le Late avec Alain Chabat, volontairement inspiré du Tonight Show, late show américain à succès diffusé sur NBC depuis 1954 et aujourd’hui animé par Jimmy Fallon.

France 2 associe en 2022 à la tête de son émission Quelle Époque !, une journaliste politique, Léa Salamé, en binôme avec un animateur historique Christophe Dechavanne, pour un long format mêlant sociétal, capsules humoristiques et interview politique rythmée. 

A travers la copie de formats américains, d’animateurs ou journalistes stars en tête d’émissions et d’invités prestigieux qui légitiment les programmes, les chaînes rivalisent pour tirer à elles la couverture médiatique sur les créneaux prisés que sont les 1ère et 2e parties de soirées. Les programmes phares font alors figure de marques identifiables.

En 2022 : Face à Baba / Le réalisateur James Cameron chez Quotidien / Le Late avec Alain Chabat / Jean-Luc Mélenchon en invité politique de Quelle époque !

Théâtralisation du spectaculaire TV

Analyser l’UX d’une émission de télévision implique de s’intéresser à son dispositif télévisuel, qui ne doit rien au hasard, notamment pour les émissions dites “de plateau” telles que les talk shows.

Guy Lochard, Professeur émérite à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3 définit le dispositif par sa dimension programmée, préméditée, et donc « stratégique » dans la visée de de produire des effets bien spécifiques sur ses spectateurs.

  • Les mises en scène verbale et visuelles

L’identité discursive de l’émission comprend : la rhétorique employée, le mode de gestion de la parole, ses effets sur les protagonistes et les différentes formes d’échanges  (monologue, dialogue, invective, etc.). Le logo du programme, l’habillage, le décor, les dominantes de couleurs et l’éclairage sont essentiels pour définir le plateau, espace physique pensé pour le téléspectateur.

  • Les rôles attribués

Un plateau TV fait  intervenir différents protagonistes qui sont “conditionnés par l’espace médiatique dans lequel ils sont conduits à agir.” Ces rôles conditionnent des échanges à la fois verbaux et corporels. 

La scénographie de l’émission Face à Baba du 18 octobre 2022, animée par Cyril Hanouna, a été étudiée pour placer l’invité, Gérald Darmanin, Ministre de l’Intérieur, assis diamétralement face à l’animateur debout.

Le public présent est invité à s’adresser directement au ministre à l’appel de l’animateur, dans une forme de dialogue. Les spectateurs sortent alors d’un rôle exclusivement passif rythmé par un chauffeur de salle. Les téléspectateurs peuvent eux, réagir en ligne en interpellant le Ministre sur twitter via le hashtag #faceababa ; entre agora et tribunal populaire.

Le Ministre de l’Intérieur face aux spectateurs de l’émission Face à Baba.

Retraitée dans le public, interpellant le Ministre de l’Intérieur dans Face à Baba et CTA avec le hashtag reprenant le nom de l’émission.

Le télespect-acteur, un utilisateur qui a le pouvoir

Lochard précise qu’il convient de distinguer la cible prédéfinie, qu’est le destinataire imaginé à la conception de l’émission, du public effectif. Le chercheur parle de “téléacteur” : un téléspectateur qui est « présenté et construit, non pas comme un récepteur passif, mais comme un véritable “ télé-acteur ” ». 

Différentes “voies de retour” lui sont alors offertes : feu le minitel en son temps, les appels en direct, mais aussi aujourd’hui, la participation par sms ou sur Twitter, les sondages en live ou même l’interpellation des téléspectateurs présents sur le plateau par l’animateur.

Inciter les téléspectateur.rice.s à converser avec l’émission

Claire Sécail, chercheuse au CNRS spécialiste des médias, analyse la pratique :  familiariser le public “avec l’idée qu’un échange politique puisse se jouer sur un mode conversationnel. Un public devenu une communauté née autour de ses émissions et que Cyril Hanouna appelle “la famille”. 

Selon la sémiologue Virginie Spies, cette proximité participe du succès de l’animateur et de ses émissions :  « Il est le premier à avoir compris l’intérêt de l’interaction directe, notamment avec les réseaux sociaux. Alors que le téléspectateur a en général l’impression d’être méprisé, ici, on lui dit : « c’est toi le patron »».

En 1998 déjà, Michèle Gellereau, évoque la manière dont la parole des « gens ordinaires » est intégrée dans des dispositifs de communication retravaillés en fonction des exigences médiatiques (la recherche d’audience).  Ces gens ordinaires en deviennent, des « objets de la représentation télévisuelle »

Focus sur le générique, puissant levier d’identification

Le générique, à la fois incitatif et informatif, occupe une place prépondérante pour rythmer un programme et en véhiculer l’identité, grâce à la mémorisation par la répétition. Il regorge d’indices sur l’univers proposé au téléspectateur et les visées énonciatives à son intention.

C’est le cas des jingles de l’émission Quotidien, qui ont imposé au fil des saisons leur identité visuelle forte, colorée et rythmée en recourant à des images issues de la pop culture accompagnée d’un mix sonore.

Cela facilite la reconnaissance de l’émission en dehors de ses temps de diffusion, lors des replays sur ordinateurs par exemple, ou lorsque des extraits sont relayées sur les réseaux sociaux.

Parmis les éléments structurants du générique : 

  • Le titre : il donne le ton de l’émission et constitue un point d’ancrage dans le processus de séduction du téléspectateur. 
  • L’ouverture : une séquence décisive, pour décliner l’identité des participants, la finalité de l’émission et la thématique traitée dans une stratégie de captation du téléspectateur.
  • La clôture : un temps qui sert à fidéliser le téléspectateur, à annoncer les prochains rendez-vous, et qui rappelle qu’une production télévisuelle est une série en plusieurs émissions tout au long d’une saison.

Générique 2022 du “Petit Q” dans l’émission Quotidien

Conversationnel et participatif, la recette gagnante ?

Les émissions de télévision, et c’est notamment le cas des talk-shows, sont des programmes dont la conception, de la scénographie à l’identité visuelle, laisse peu de place à l’improvisation, afin de séduire l’utilisateur – spectateur. Tout l’enjeu en est la fidélisation de l’audience.

Le public apparaît de plus en plus comme une communauté construite autour d’un programme. Cette démarche permet de faire du spectateur un acteur relais de l’émission, en donnant son avis sur les séquences ou en visionnant des replays ponctués de spots de pub (coucou les recettes publicitaires hors direct). Tous ces éléments constituent un bruit médiatique qui contribue à la popularité d’un programme. La recherche du buzz, par la mise en scène de désaccord, est par exemple un levier fréquemment employé à cette fin ; ce parfois au détriment de l’intelligibilité du débat ?